La révolution médiatique des pays du monde arabe PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Flora Six   
Vendredi, 01 Avril 2011 13:38
Les révolutions qui ont soulevé les pays du monde arabe ont été multiples et diversifiées.  Révolutions politiques, culturelles, sociales mais aussi révolutions médiatiques. L'heure est au renouveau : blogs, réseaux sociaux, médias alternatifs ont gagné en légitimité en coordonnant les actions contestataires. Jihane Sfeir, spécialiste du Moyen Orient commente cette révolution journalistique sans précédent.

 

"Dans les médias occidentaux, on parle de la "révolution dans le monde arabe". Mais le monde arabe est un monde diversifié, pluriel. Il s'agit d'une région très vaste. Chaque pays possède ses propres particularités et chaque pays fera sa révolution à sa manière. Les facteurs de révolte sont semblables mais différents aussi", embraye Jihane Sfeir.
Dans les médias occidentaux, on assiste donc souvent à une homogénéisation dans la présentation des révolutions. Pourtant, « chaque pays doit tirer des leçons de son passé pour se créer son propre futur.»

Une règle : la censure

Jihane Sfeir nuance son analyse et pays par pays, livre un rapide aperçu de la situation des médias avant les révolutions. «Le paysage médiatique était sinistré. Et il demeure catastrophique pour les pays qui n'ont pas encore accompli leur révolution. En Tunisie, c'était ridicule tellement c'était caricatural d'un régime autoritaire. Les quotidiens rapportaient uniquement les faits et gestes de Ben Ali et de sa femme, toute forme de critique était interdite. En Egypte, la situation était assez comparable mais avec, en prime, une complaisance vis-à-vis de l'Occident. En Syrie, les journalistes sont formatés, ils écrivent des articles qui ont pour objectif de plaire au chef d’état Bachar. En Libye, le général Kadhafi n’hésite pas à traiter l’opposition d’ennemie, ses membres, de comploteurs.»

A propos de la Libye, un journaliste pro Kadhafi a été jusqu’à brandir sa kalashnikov en direct sur le plateau du journal télévisé. Son message : « je suis d’abord et avant tout un combattant. Je défendrai mon chef. Vive Kadhafi ! »  



Mais au cœur de cette asphyxie médiatique, il existe aussi des voix dissidentes. Jihane Sfeir en a épinglé quelques unes. « Dans les pays du monde arabe, il y a quelques exceptions. Le Liban par exemple, présente une tradition journalistique ancienne et puisqu’il n’y a pas de dictateur au pouvoir, la presse est davantage indépendante. Pourtant, les journaux appartiennent tous à un parti et deviennent donc bien souvent des organes très politiques. En Tunisie, il y a une radio, radio Kalima qui diffuse des critiques très virulentes à l’encontre de Ben Ali. Au Maroc, on trouve aussi quelques quotidiens un peu différents qui osent dénoncer les frasques du gouvernement. Cependant, aucune critique à l’encontre du roi Mohamed VI n’est tolérée. La véritable exception c’est Al-Jazira. Elle a participé de manière directe aux révolutions via la diffusion des images de révoltes. Les images des premières manifestations tunisiennes qui ont été retransmises sur la chaîne, ont pu arriver au fin fond du désert yéménite par exemple. Les yéménites se sont sentis concernés. Ils ont commencé eux aussi à prendre leur destin en main. Malheureusement, Al-Jazira s'autocensure par rapport au Quatar.»
Al-Jazira est une télévision transnationale arabe qui a été lancée par l’émir du Quatar, Hamad Bin Khalifa Al Thani. Le slogan de la chaîne : « l’opinion et l’autre opinion ». C’est donc bien un canal qui se situe dans une alternative à l’opinion officielle.
Mais les vrais moyens de détourner la censure ambiante se situent ailleurs. Réseaux sociaux et blogs ont été les éléments catalyseurs de ces révolutions.

Les médias alternatifs ont organisé la révolution

« Dès les premières insurrections, les moyens alternatifs à la presse traditionnelle ont fleuri. Les blogs et les pages Facebook se sont multipliés. En Egypte par exemple, sur la place de la libération au Caire, les bloggeurs postaient minute par minute des informations sur ce qui se passait sur place. C’est le vide journalistique et le manque de critiques vis-à-vis du pouvoir en place qui a donné lieu au développement exponentiel des ces alternatives », précise Jihane Sfeir. Les moyens alternatifs ont donc été un excellent moyen de détourner la censure. Au fur et à mesure, la pensé unique se fragmente, les informations fusent de partout. On observe une pluralité. Pluralité qui se féminise également. « L'information devient plurielle. D’un côté, on lit des informations sur l'histoire collective, par exemple sur la place Tahrir. D’un autre côté, on voit des blogs, très individuels où des personnes expriment leurs émotions, leurs points de vue. On est dans une société des individus et non plus dans la représentation d’une société homogène. L'ouverture de ces blogs à révélé la pluralité, la multiculturalité présente dans le monde arabe

 

"We are all Khaled Said" est une page Facebook créée en hommage à Khaled Said, jeune égyptien tué lors des manifestations. Il est un des premiers martyrs de la révolution égyptienne.

Une reconstruction médiatique en profondeur

La situation actuelle est assez délicate à décrypter. Manque de recul et effervescence constante obligent. Jihane Sfeir fait le point. « Après la chute des dictateurs, les journaux ont basculé. Il y a d'abord eu un moment de crise intense où des rédacteurs en chef ont parfois dû se barricader dans leur bureau pour échapper à la fureur des journalistes. Les journalistes voulaient se venger. Enfin, on pouvait aller lyncher ce type qui nous a obligé à écrire ces articles. Certains journaux ont fermé. Ils ne possédaient plus la légitimité suffisante pour continuer à être publiés. Il y a aussi eu une épuration au sein du milieu journalistique. Les journalistes considérés comme à la solde du pouvoir ont été évincés. Les journalistes qui restent eux, vont pouvoir commencer à exercer leur véritable métier. Mais bon nombre de lignes éditoriales sont à réinventer. »

A l’heure actuelle, beaucoup de journaux ont gardé les mêmes noms et les mêmes structures, question de logistique. Mais ils affichent, pour la plupart, un nouveau genre. D’un journalisme au service du pouvoir, on bascule vers un journalisme qui s’emploie à refléter l’opinion des citoyens. «On est face à un changement fondamental. On voit naître un véritable journalisme, un renouveau du journalisme des médias arabes. On est dans cette renaissance, dans ce printemps », s’enthousiasme l’experte.

On est en droit de se demander comment, après tant d’années de censure, les journalistes vont réussir à remettre en question la politique intérieure de leur pays. « On s’attend à du changement, à des adaptations. On espère aussi voir arriver de nouveaux journalistes, notamment par le biais des blogs. Aujourd’hui, les journalistes sont sur le qui-vive. Certains ont connu un « chômage technique » pendant plus de vingt ans. Concrètement, ils reproduisaient les informations qu’on leur dictait. Là maintenant, ils vont commencer à s’éclater.»

La liberté d’expression et l’immunité des journalistes restent encore à garantir. Mais sur place, les journalistes ont conscience du rôle qui leur incombe désormais.
Taoufik Ben Brik est un exemple de cette conscience professionnelle journalistique. Il a fait de la prison durant sa carrière. Il s’est également lancé dans une grève de la faim pour contester le régime Ben Ali. Aujourd’hui cet homme tient un rôle essentiel puisqu’il est redevenu journaliste.

Jihane admet qu’elle a parfois du mal à suivre les avancées, les changements dans tout ce micmac révolutionnaire. « Tout va très vite! J’ai parfois envie de dire aux révolutionnaires de mettre sur pause deux minutes. Ce qui est sûr c’est que les médias alternatifs, Al-Jazira et même les fuites de Wikileaks sont les médias de la vérité. Les médias traditionnels sont complémentaires, ils ne remplaceront pas les médias alternatifs, porteurs des libertés.»

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